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Construire la Confiance

par Dominique Rey
La Confiance ! Serait-ce le vrai nerf de la guerre ? Des opérations de maintien de la paix ? En tous cas de la coopération, comme d'ailleurs de tant de choses humaines : politique, économie, projets, traitement des crises... Mais quels en sont les ingrédients - selon les sociétés et les cultures ?

La confiance, notion probablement traduisible dans toutes les langues, désigne un fait anthropologique universel, inhérent à l’existence humaine. Comme d’ailleurs à celle de bon nombre d’espèces animales, dont elle est un ressort essentiel de la vie en société et de la capacité à coopérer entre eux – et avec les humains dans le cas des animaux domestiques.

Autant dire que tout Humain en capte et en porte intuitivement la signification. Reçue ou accordée, la confiance intervient en permanence dans nos vies professionnelles comme privées. Vis-à-vis de personnes[1], et même d’institutions ! Mais de quoi est-elle faite ? Si j’essaye d’analyser notre vécu de l’état de confiance, j’y trouve rassemblées trois composantes : un sentiment, une croyance ou supposition, et une attitude. Chacune touche à un niveau essentiel du fonctionnement humain : le niveau émotionnel où l’on ressent, le niveau cognitif où l’on raisonne et suppute, et le niveau de l’action où l’on s’engage concrètement.

La conjonction de 3 composantes :




Comme on le sait, la conjonction de ces trois composantes ne se produit pas avec tout interlocuteur. Cependant, chaque société comporte – intégré dans sa culture – un moyen courant de faciliter la chose, même entre des personnes ne se connaissant pas.
Dans un article publié le 15-1-2020 sur le site du Club de l’Interculturalité, j’ai montré comment les sociétés humaines se répartissent selon les logiques sociales activées pour cette facilitation : soit le cadre fourni par un tissu serré de règles impersonnelles s’appliquant à tous, soit l’activation d’une chaine de liens « naturels » et familiaux, soit par des relations choisies constituant un réseau de soutien mutuel à la chinoise. Pour être complet, il faut y ajouter un quatrième mode : celui peu ou prou adopté par les autres sociétés asiatiques qui, comme l’Inde, la Corée et le Japon cultivent la solidarité et la confiance dans des cercles d’appartenance volontaire ou de métier, de religion ou d’entreprise.

Les quatre modèles de sociétés


Un premier modèle est celui des sociétés occidentales : les lois, règles et contrats écrits sécurisent et rendent prévisibles les comportements, créant un premier socle de confiance.

Les sociétés patriarcales et claniques misent au contraire sur la relation familiale, élargie selon les besoins au village, à l’ethnie ou la religion. Ces liens « naturels » créent une chaine transitive apportant aides, protections et préférences dans toute situation incertaine ou délicate.

En Asie, au-delà du rôle central de la famille, c’est l’appartenance à un ou plusieurs cercles qui va jouer : l’Inde conserve plus que des traces de son ancien système de castes et de jâti. Le Japon, la Corée[2] ont aussi leurs systèmes de groupes, réseaux ou rituels de sociabilité destinés à assurer une solidarité forte et un bon niveau de confiance en intra-groupe.

La société Chinoise (continentale ou de la diaspora), également très axée sur la famille, a développé un modèle particulier de relations choisies de personne à personne, soigneusement entretenues par des échanges réguliers de dons, gratifications, aides et protections. Ces relations apportent une confiance précieuse dans une société par ailleurs peu régulée.

4 modèles de société
4 modèles de société

Ainsi, selon les sociétés, les facteurs qui sous-tendent cette « confiance a priori », et le processus par lequel elle se construit sont-ils très différents, comme on le voit avec ces quatre grands types d’approches : par les règles, une chaine de liens « naturels », des cercles d’appartenance ou les relations choisies.

Chacun de ces modes avec ses avantages et inconvénients imprime sa marque sur les styles de coopération typiques des diverses parties du monde, du plus universel – mais sans doute plus superficiel et fragile - au plus particulier, souple et robuste.

Quel usage faire de ces constats ? D’abord mesurer la diversité des modes de fonctionnement des sociétés, sortir s’il en est encore besoin de vues ethnocentrées, et mieux connaître les logiques sous-jacentes aux grandes aires culturelles avec lesquelles on est amenés à travailler ou voyager. Mais ce sont aussi des clés importantes par exemple pour un occidental expatrié dans une autre aire : parvenir à se glisser dans le processus de construction de la « confiance de principe » ayant cours dans cette société facilitera et accélérera considérablement son insertion dans celle-ci.

C’est particulièrement fréquent en Chine, car un étranger implanté là pour son travail ne manquera pas d’être sollicité par des Chinois pour établir une relation de confiance selon la logique du guanxi : un échange alterné entre les deux “amis“ de cadeaux, soutiens, contacts, gratifications et apports de face. L’un des deux aura pris l’initiative d’un don, auquel l’autre répondra par un autre don pour montrer qu’il accepte la relation ainsi proposée. Régulièrement entretenue, cette relation qui n’a pas besoin d’être égalitaire est un puissant ressort de développement et de protection dans un monde chinois fort peu régulé.

De même, dans un pays de culture familialiste-clanique, connaître quelqu’un (local ou même étranger) disposant d’une notoriété et d’un fort ancrage social, peut permettre plus qu’un préjugé favorable : de véritables entrées et une forte présomption d’être soi-même digne de confiance.

Il suffit d’aller en Corse – enclave clanique dans la société française universaliste et légaliste – pour vérifier comme les portes s’ouvrent sur un accueil chaleureux pour peu qu’on puisse se recommander d’une famille locale.

Bien sûr, ces considérations n’épuisent pas le sujet de la construction de la confiance.

En particulier, nous n’avons pas abordé le cas d’une relation de travail entre deux professionnels de cultures différentes, qui ne relèverait d’aucun des processus de mise en confiance que nous venons de voir. Ce sont des situations extrêmement courantes où les deux interlocuteurs auront à ajuster mutuellement leurs manières de voir et leurs comportements. L‘établissement d’une confiance réciproque sera d’autant plus importante pour l’efficacité et le succès de leur interaction que la différence des cultures ne manquera pas de produire quelques malentendus, frictions ou incertitudes qu’ils auront à désamorcer et surmonter.

Dans un prochain article, nous analyserons ces situations – interculturelles au sens propre — et verrons comment la confiance peut malgré tout s’y établir.

[1] Il n’est question ici ni de la confiance en soi, ni de la confiance en l’avenir (ou le salut)

[2] Benjamin Pelletier analyse ces relations de confiance horizontales cultivées dans une société coréenne par ailleurs très hiérarchique, dans son excellent blog « Gestion des Risques Interculturels ».


Dominique Rey