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Perception rationnelle ou irrationnelle des choses

par Louis Belval
Une culture influence les actes et les comportements de ses membres, et peut-être plus encore leur façon de percevoir ce qui les entoure : les choses, les gens, les situations, les idées, les évènements, eux-mêmes... Il existe différentes façons d’identifier des différences culturelles de perception. Celle dont je vous propose une introduction ici se présente sous la forme d’une dualité : on peut percevoir les choses de façon rationnelle ou irrationnelle.

Une précaution avant de commencer.


Je dois dès à présent introduire une précision importante : le terme « irrationnel » n’a ici en aucun cas le caractère péjoratif qu’on lui prête dans le langage courant. Comme toujours dans l’interculturalité, il n’est pas question de porter un jugement. Avoir une perception rationnelle ou irrationnelle des choses ne sont que deux façons différentes d’appréhender le monde qui nous entoure, et la première n’est pas supérieure à la seconde. Cette précaution est d’autant plus importante que sans elle, il pourrait être tentant de hiérarchiser les cultures en fonction de leur tendance à privilégier une approche ou l’autre. Céder à ce genre de tentation est une erreur qui nuit directement à toute démarche d’interculturalité.

De quoi parlons-nous ?


Avoir une perception irrationnelle des choses ne consiste pas en une tournure d’esprit qui s’opposerait à toute logique. Il s’agit plutôt d’un mécanisme de pensée qui se fonde sur d’autres logiques que celles des sciences et des nombres.

Avoir une perception rationnelle des choses, c’est privilégier le fait de pouvoir les mesurer, les quantifier, les décrire, les délimiter et les valoriser avec précision. Avoir une perception irrationnelle des choses, c’est privilégier tout ce qui échappe aux instruments de mesure, ou renoncer tout simplement à mesurer ce qui pourrait l’être pour le considérer autrement.

Prenons un exemple simple : quand on a une perception rationnelle du temps, on s’attache à sa mesure et à tout ce qui en découle, comme les horaires, les durées, la ponctualité... En France, les horaires des trains et des bus sont déterminés à la minute près et cette précision est importante même quand elle n’est pas respectée. Le train de 9h22 n’est pas sensé démarrer à 9h23. Et quand un train n’est pas à l’heure prévue, il suscitera d’autant plus de désaveu que son retard sera grand. Au contraire, avoir une perception irrationnelle du temps consiste à accorder très peu d’importance à sa mesure et à le consacrer plutôt à des activités qui sont elles-mêmes de l’ordre de l’irrationnel, par exemple aux relations. A quelle heure part le bus de Ouagadougou pour Bobo Dioulasso ? Il part quand il est plein.

Quelle perception dans les sociétés occidentales ?


Les sociétés industrialisées comme on en rencontre en Occident privilégient fortement une perception rationnelle des choses. Comme l’explique très bien Clair Michalon dans son livre Différences culturelles, mode d’emploi, ces cultures placent la sécurité très haut dans leur échelle de valeurs et sont dominées par l’allégeance fonctionnelle qui impose deux choses :
  1. Que chaque individu occupe une fonction dont il assume pleinement les tâches et les responsabilités. C’est sa fonction qui lui procure sa place au sein de la société.
  2. Que toute chose, tout mécanisme, tout protocole fonctionne parfaitement. Toute défaillance est anormale.

Sur cette base, on comprend l’importance d’une perception rationnelle des choses : d’une part, la sécurité s’accroit à chaque fois que quelque chose est rationnalisé. D’autre part, en mesurant les objectifs et les réalisations, on s’assure que chacun assume bien ses responsabilités et que tout fonctionne.

Cette perception rationnelle des choses est un terreau fertile pour le développement de l’industrie, de la science et de la technologie. Ce n’est pas un hasard si l’automobile, l’aviation, l’informatique et la téléphonie mobile (pour ne citer qu’elles) ont été inventées en Occident. Ces technologies ont à la fois répondu à un besoin de rationalisation en même temps qu’elles se sont enracinées dans une approche rationnelle qui est établie comme une norme, sans laquelle elles n’auraient pas pu être mises au point, et encore moins se populariser.

Et inversement, une perception rationnelle des choses va favoriser la sécurité et l’allégeance fonctionnelle. En inspirant aux gens que tout peut et doit être mesuré, elle donne le sentiment que tout peut être contrôlé et que par conséquent, la sécurité et l’allégeance fonctionnelle sont possibles. Comme toujours dans le domaine culturel, ces trois variables fonctionnent ensemble et se cultivent mutuellement.

Quelle perception dans les sociétés africaines ?


Comme l’explique Clair Michalon, toujours dans le même ouvrage, là où la sécurité fait défaut, là où elle n’est pas devenue une valeur dominante, c’est la précarité qui règne, non seulement dans la réalité concrète du quotidien, mais surtout dans le cœur et dans l’esprit des gens. Cette précarité suscite l’allégeance relationnelle qui, en plaçant les relations au sommet de l’échelle de valeurs, offre une stratégie collective pertinente pour remédier à l’absence de sécurité et survivre aux épreuves de la vie. Ensembles, la précarité et l’allégeance relationnelle vont favoriser une perception irrationnelle des choses en s’appuyant sur deux axes complémentaires :
  1. Dans la précarité, beaucoup de choses échappent au contrôle des populations et cette réalité ne peut changer qu’au prix d’un profond bouleversement culturel. En attendant que ce bouleversement survienne, assumer cette impossibilité de maîtriser son environnement est sans doute la meilleure stratégie, et cela cultive une perception irrationnelle des choses car l’inverse serait inadapté. En effet, en situation de précarité, si on s’attache à tout mesurer, cela conduirait à focaliser l'attention sur tout ce qui manque, tout ce qui fonctionne mal ou pas du tout, tout ce qui se révèle inaccessible. Il y aurait alors de quoi être découragé en permanence. Au contraire, en privilégiant une perception irrationnelle des choses, on les considère différemment. Cela permet de s’attacher à ce qui est accessible, de valoriser d’autres réalités qui permettent de tenir face aux difficultés récurrentes, et donc d’aller de l’avant malgré les nombreux obstacles.
  2. Les relations interpersonnelles sont la réalisation concrète la plus forte de cet attachement à ce qui est accessible. Les gens investissent beaucoup de temps, d’énergie et de ressources dans les relations qu’ils tissent avec toutes les personnes qu’ils rencontrent. Ils le font d’une part parce que c’est à leur portée, et d’autre part parce que c’est dans ces relations qu’ils auront une chance de trouver une solution à leurs épreuves à venir. Or, les relations échappent à une démarche purement rationnelle. Elles ne se mesurent ni ne se dénombrent (sauf sur Facebook, mais de façon très artificielle pour le moins qu’on puisse dire), se décrivent difficilement et jamais de façon précise et exhaustive. Elles s’inscrivent dans une perception irrationnelle des choses où mesurer et compter ne fait pas sens, où la logique est celle des sentiments, des émotions et des expériences vécues plutôt que celle de la rigueur scientifique et des mécaniques systématiques.

Inversement, une perception irrationnelle des choses participe à la persistance du sentiment de précarité. Quand la mesure de toute chose parait manquer de sens, on admet facilement que les choses sont comme elles sont et qu'elles sont globalement impossibles à maîtriser totalement. Ce mode de perception cultive la précarité parce qu'il ne valorise pas la sécurité, parce qu'il procure le sentiment que les efforts à faire pour installer cette dernière seraient disproportionnés et auraient trop peu de chance de porter du fruit.

Allons un peu plus loin.


Une perception rationnelle des choses encourage l’objectivité et la connaissance, à réclamer des explications et de la transparence, et à prendre des distances avec ce qui ne repose que sur des croyances. En s’appliquant au temps, elle favorise l’anticipation et la projection, l’imprévu ne devenant tolérable que s’il est clairement positif. Elle provoque également un attachement à tout ce qui lui correspond d’une manière ou d’une autre : la précision, les protocoles, l’écrit, l’automatisme, la franchise, le formalisme...

A l’inverse, une perception irrationnelle des choses encourage la subjectivité et la croyance qui se révèlent plus adaptées aux relations qu’une objectivité froide et une connaissance indiscutable. Elle favorise un attachement à la sagesse, à l’intuition, à la spontanéité, à l’informel, à la négociation, à l’oralité et à tout ce qui relève du spirituel.

Gare aux chocs culturels.


Cette différence de perception est une source intarissable de chocs culturels. Lorsque deux interlocuteurs ont une perception à ce point différente de tout ce qui les entoure et les concerne, les incompréhensions peuvent surgir sur une multitude de sujets et pour une grande variété de raisons. En effet, cette dualité redéfinit la réponse que l’on donne à toutes sortes de questions qui régissent les rapports au quotidien. Par exemple, qu’est-ce qu’un travail bien fait ? Pour Michel, français, qui a une perception rationnelle des choses, il sera question de précision, d’exhaustivité, d’obtention du résultat attendu, de délai respecté, de dépenses maitrisées, de rentabilité. Pour Dieudonné, gabonais, qui a une perception irrationnelle des choses, il sera plutôt question de tâches réalisées de telle manière que les relations entre toutes les parties prenantes seront bonnes. De ce point de vue, la précision dans les mesures ou dans la tenue des comptes, et le respect des délais prévus ne sont pas forcément importants.

Autre exemple : que dit-on quand on dit « oui » ou « non » ? Pour Michel, « oui » signifie « oui » et « non » signifie « non », évidemment ! Mais pas pour Dieudonné qui, quand on lui demande quelque chose répondra presque toujours « oui » parce que sa réponse n’est pas d’ordre rationnel, mais est soumise à l’allégeance relationnelle. Son « oui » ne signifie pas « je vais le faire », mais « je t’ai entendu ». C’est une réponse positive dont le but est de préserver la relation, car un « non » pourrait l’endommager, sonner comme un « je ne veux pas t’aider parce que tu ne m’intéresses pas ». A moins d’être extrêmement fâché, il est culturellement très difficile pour lui de prononcer une telle réponse. Mais si son « oui » ne signifie pas « oui », mieux vaut s’attendre à ce qu’il ne fasse pas tout à fait ce qui lui a été demandé, voire pas du tout, parfois... Autrement dit, face à Dieudonné, se contenter d’un « oui » n’est pas judicieux. Mieux vaut creuser un peu avec d’autres questions plus ouvertes pour s’assurer qu’il n’y a pas de malentendu. Et par ailleurs, si Dieudonné est réticent à répondre négativement, le mot « non » ne lui est pas étranger pour autant. Mais la plupart de temps, ce « non » signifie « oui » comme dans ce genre d’échange courant :
• Bonjour, ça va ?
• Non, ça va (!)

Une première conclusion.


Le monde n’est, bien sûr, pas plus binaire sur cette variable culturelle que sur n’importe quelle autre. Mais le fait est que chaque culture tend dans un sens ou dans l’autre et qu’il est essentiel de prendre en compte cette donnée si l’on veut comprendre ses interlocuteurs étrangers. Le faire spontanément peut être difficile, mais cela peut s’avérer plus simple dans le cadre d’une prise de recul sur les rencontres ou les évènements vécus.

Dans un prochain article, je détaillerai comment de nombreuses variables culturelles sont influencées par cette dualité.


Louis Belval